Le mbilim comme vecteur de continuité et de changement chez les Noons du Sénégal [recension]
Joanie Verviers-De Blois
Université Laval
Résumé
Recension de l'ouvrage de Anthony Grégoire, Le mbilim comme vecteur de continuité et de changement chez les Noons du Sénégal. Recherches en musique. Québec: Presses de l'Université Laval, 2025, 376p. ISBN: 978-2-7663-0229-1
Anthony Grégoire est un anthropologue et un ethnomusicologue dont les travaux abordent la performance et l’identité en situation postcoloniale, mais aussi sous l’angle de l’interculturalisme et des dynamiques de cohabitation à l’ère de la super-diversité. En début d’année 2025, le chercheur a publié un ouvrage fondé sur la somme de 14 années de recherche universitaire, soit de son entrée au baccalauréat à l’obtention de son diplôme doctoral. Le mbilim comme vecteur de continuité et de changement chez les Noons du Sénégal couvre de nombreux sujets et questionnements, allant de la compréhension des dynamiques du syncrétisme culturel de la communauté noon à celle du mbilim comme expression d’une identité noon à travers le temps 1. Il ne s’agit pas de la première publication que l’auteur produit sur les Noons et leur mbilim, puisque son livre découle en fait de ses travaux de maîtrise (2016) et de doctorat (2022). Ainsi, Anthony Grégoire cherche à démontrer que la tradition, plus particulièrement celle des Noons, ne disparaît pas, mais tend plutôt à se perpétuer sous d’autres formes aujourd’hui. Cet ouvrage poursuit plusieurs objectifs : démontrer les effets du changement social sur la pratique culturelle d’une communauté résistant à l’impérialisme, témoigner du passé plus ou moins récent et du cheminement de l’entièreté d’une communauté cherchant à façonner l’histoire à son image, et mettre en lumière ce cheminement à travers différentes générations dans un objectif adaptatif.
Grégoire a structuré son ouvrage de manière à guider son lectorat dans sa compréhension en abordant des concepts qui permettent de rendre compte des phénomènes entourant la pratique du mbilim, mais aussi l’identité noon. Cette structure peut être perçue comme un entonnoir allant de concepts généraux à des événements davantage ancrés sur le terrain, soit de l’ethnographie à l’empirisme. Les trois premiers chapitres mettent en contexte les éléments principaux qui traversent l’ouvrage : l’époque précatholique, la « musique 2 » chez les Noons et le mbilim. Le premier chapitre jette les bases d’un système de croyances, le catholicisme, qui a influencé la perception même du musical chez cette communauté sénégalaise animiste. Quant aux chapitres 2 et 3, ils mettent en lumière les origines du mbilim tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, tout en discutant de son rôle dans la réappropriation par les Noons de leur patrimoine culturel. Après la lecture de ces chapitres, on a en main toutes les connaissances nécessaires pour comprendre le reste de l’ouvrage. Alors que les trois premiers chapitres de l’ouvrage sont surtout contextuels, les suivants plongent davantage dans l’expérience de terrain et dans les observations. Plus on avance dans la lecture, plus le discours s’ancre dans l’analyse empirique. Dans les quatrième et cinquième chapitres, l’auteur brosse le portrait identitaire de la « nouvelle » communauté noon, identité qui se reconstruit par une réappropriation de symboles qui leur sont propres depuis toujours, mais qui ont été oublié pendant plusieurs années. Les chapitres 6 et 7 abordent respectivement le combat quotidien de l’artiste noon Richard Ndione et un retour sur la recherche comme sauvegarde de la pratique « musicale » qui se positionne à la croisée de différents savoirs. D’ailleurs, le contenu de l’ouvrage est indissociable de l’album musical Mbilim Noon : d’hier à aujourd’hui (2020), qu’a produit Grégoire pendant son terrain doctoral. L’album reflète ainsi les quelque 150 dernières années de la tradition du mbilim noon. En outre, nous apprenons au chapitre 7 qu’il est devenu partie prenante du combat des Noons pour la reconnaissance de leur communauté, de leur patrimoine et de leur culture au sein du Sénégal.
Grégoire a donc construit son livre en consacrant un chapitre à chacun des concepts majeurs de sa recherche, pour ensuite y revenir brièvement dans les derniers chapitres (notamment en inscrivant le numéro du chapitre correspondant entre parenthèses). Cette méthode de rédaction peut toutefois nuire à la fluidité de la lecture : certain.es pourraient préférer une explication des concepts au fur et à mesure, facilitant ainsi la compréhension en fournissant les informations au moment approprié. Ce choix structurel, bien qu’efficace sur le plan de l’organisation, peut ainsi complexifier l’accès au propos. Outre ce léger point, l’ouvrage d’Anthony Grégoire se distingue par son caractère formateur et par la mise en évidence d’une posture de recherche réflexive. Par exemple, plutôt que de s’approprier les informations transmises par Richard Ndione, l’auteur lui consacre un chapitre entier (6), dans une démarche de restitution et de partage du savoir. Un autre apport important de l’ouvrage réside dans l’intégration d’exemples musicaux, vidéos et photographiques, qui enrichissent la compréhension du propos. Ces supports permettent de confronter directement l’argumentation de l’auteur à des données empiriques, donnant ainsi au lectorat les moyens de mieux contextualiser les phénomènes décrits et de s’approprier la démarche analytique mise en œuvre par Grégoire. Par ailleurs, cet ouvrage s’inscrit dans une réflexion plus large en ethnomusicologie et en anthropologie, sur les dynamiques de transformation des pratiques culturelles en contexte postcolonial. En effet, l’analyse du mbilim met en évidence le caractère dynamique des traditions culturelles, marquées par des processus constants de mutation et d’hybridation. En mettant l’accent sur la continuité et le changement, Grégoire propose ainsi une lecture nuancée des rapports entre patrimoine et transformation culturelle.
Bibliographie
Grégoire, Anthony. 2016. « La représentation de la collectivité dans la mise en acte du chant choral sénégalais chez les Sérères noon de Saint Pierre Julien Eymard de Koudiadiène ». Mémoire de M.A., Université de Montréal. http://hdl.handle.net/1866/16434.
Grégoire, Anthony. 2022. « L’identité noon (Sénégal) à travers la colonisation : le mbilim comme vecteur de continuité et de changement ». Thèse de doctorat, Université de Montréal et École des Hautes Études en Sciences Sociales. http://hdl.handle.net/1866/27763.
Rich’Art Ndione et Le Saawal. 2020. Mbilim Noon : d’hier à aujourd’hui. Anthony Grégoire (producteur). Disque compact. VDE-Gallo, VDE CD-1614.
Selon l’auteur, le mbilim n’est pas qu’une pratique musicale, c’est aussi une pratique socioculturelle beaucoup plus large. Genre musical attribué aux Noons, il s’agit d’une performance holistique et d’un tout musical renvoyant à une fête. Le mbilim est divisible en plusieurs types de chants appelant les participants à l’exécution de différents types de danses (Grégoire 2025, 95). Du côté des Noons, ces derniers forment une communauté sénégalaise qui semble avoir été effacée, oubliée de l’histoire sénégalaise, ce qui crée une ambiguïté autour de leur identité. Alors que dans la communauté Noon, ils sont considérés comme tels, les autres Sénégalais les considèrent plutôt comme des Sérères. Cette ambiguïté identitaire est issue d’une marginalisation en partie due à leur passé colonial, mais aussi à ce que le mot Noon signifie, soit « ennemi » en wolof. Étant profondément mal à l’aise avec cette appellation, les Noons sont devenus le moteur de leur propre marginalisation.↩︎
Le terme musique est ici présenté entre guillemets puisqu’il s’agit, selon l’auteur, d’un concept non-universel, ne se retrouvant pas dans toutes les cultures, comme celle des Noons, en plus d’avoir une définition variable.↩︎
Musiques : Recherches interdisciplinaires 3, n°1
Copyright © Joanie Verviers-De Blois 2026
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